Le célèbre gnomoniste de l'Inde: le Raja Jai Singh II (1686-1743)

par André E. Bouchard
secrétaire général de la Commission


na chorahaaryaaM
na cha raajahaaryaM
na bhraatR^ibhaajyaM
na cha bhaarakaari I
vyaye kR^ite
vardhata eva nityam
vidyaadhanaM
sarvadhanapradhaanaM II
bhAmini, in sabhAtara.ngiNil

« Les brigands ne peuvent pas l'usurper / Ni les rois se l'appropier / Des frères ne peuvent pas se la diviser / Elle ne saurait être un fardeau sur vos épaules / Malgré son usage répété/ Elle ne cesse de croître / La richesse de la connaissance / Est le trésor le plus somptueux de tous les biens... »

Ce texte en sanskrit résume bien les propos de mon article, comme nous le verrons plus loin.

e Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Occidentaux ont la fascination pour l'Asie: que ce soient les contacts de la route de la soie avec les Mongols de Gengis Khan (1155-1227); ou les récits sanglants des conquêtes turques de Timur-i Leng (Tamerlan) (1336-1405) s'installant dans sa capitale à Samarkand (aujourd'hui en Ouzbékistan); ou encore la rencontre des seigneurs, les Tokugawa, avec les marins et les commerçants à partir de 1543, bientôt suivis en 1549 par les Jésuites, et les relations tendues avec les Portugais par la suite qui conduiront au repli du Japon sur lui-même... Partout c'est la même frénésie.

Actuellement, dans cette partie du monde, la plus peuplée, c'est l'Inde qui fait encore la manchette! Grâce aux dernières élections au Cachemire, elle nous renvoie à une actualité quotidienne où la peur de l'utilisation des armes

 

nucléaires est omniprésente. Cette dure réalité rappelle encore que deux États voisins, le Pakistan et l'Inde, sont nés de la partition du territoire indien par une décision du gouvernement britannique, et font partie d'une région de la terre au charme certain et au passé riche en histoire, en culture, mais aux nombreux bouleversements des sociétés et des populations. Sans doute fut-il un temps où le pouvoir d'attrait de l'Inde était plus bucolique, sans être nécessairement plus simple.

Je voudrais survoler un territoire qui se trouve entre la plaine du Gange et le désert du Rajasthan, où tant de contrastes mériteraient que je m'arrête partout. Impossible! Alors je choisis une parcelle de cette région de l'Inde qui a su cultiver la beauté comme nulle autre : je veux parler d'une ville du Rajasthan, de Jaipur , la "Ville de la Victoire", ou la Cité de Jai Singh. Mais le vrai prétexte est le suivant : c'est aussi que Jaipur est le site du plus grand cadran solaire qui, sauf erreur, existe au monde! Et on le découvre dans un décor exceptionnel.

La vie au Rajasthan à cette époque Quelques prémisses à retenir pour bien comprendre sans trop trahir. a) Parmi les villes indiennes, Jaipur en est une des plus récentes. Elle fut créée pour remplacer l'ancienne capitale d'Amber, trop étriquée dans son beau site montagneux, bien que florissante après le ralliement de ses seigneurs aux Moghols. b) Dans l'histoire de ce pays, retenons que le nom de Rajasthan (pays des princes) évoque l'histoire singulière de cette région, où de petits royaumes guerriers avaient vécu isolés du reste de la péninsule de l'Inde à cause des montagnes. Ses habitants sont des Rajpoutes (fils des rois).


LE GNOMONISTE, Vol 9 No 4, décembre 2002, André E. Bouchard , page 2

Ils seraient les descendants des Huns qui se mêlèrent aux populations autochtones au VIIe siècle après J.-C. Assimilés après un rituel de purification par le feu à la seconde caste, celle des kshatriyas (combattants), ils étaient célèbres pour leur bravoure, leur sens de l'honneur et leur esprit de chevalerie. c) Depuis leurs origines, la caste des Rajpoutes sont donc appelés à jouer un rôle déterminant : préserver les traditions et protéger le Rajpoutana contre les musulmans. L'exaltation constante des héros éclaire l'un des traits les plus frappants de l'histoire du Rajasthan. d) Toutes sortes d'alliances (les mariages, la diplomatie, les arts), du Xe siècle au XVIIe siècle, marquèrent les liens tendus entre les Moghols et les Rajpoutes. Surtout en 1679, où les démêlés entre l'empereur et les princes préfiguraient la désintégration de l'empire moghol. e) Cela devait marquer le temps pour les princes du Rajpoutana de retrouver leur indépendance : Ajit Singh du Marwar, Jai Singh II d'Amber et Amar Singh II du Mewar signèrent un pacte en 1708 pour protéger leurs territoires contre les forces ennemies. La paix avec les Moghols fut conclue en 1710, avec la disparition de l'empereur Aurangzeb. D'un tel brassage, un prince allait surgir et donner toute une civilisation : c'est Jai Singh II, et sa capitale est Jaipur.
Les armoiries de Jaipur et un médaillon de Jai Singh II.

Un Prince hors du commun Les auteurs s'accordent pour faire naître Jai Singh le 3 novembre 1686. Il aurait monté sur le trône d'Amber vers 1699 et , à 14 ans déjà, aurait brillé dans sa carrière militaire. Plus tard, il aurait consacré sa vie à son amour des sciences et des arts. Voici quelques caractéristiques à son sujet : l'empereur Aurangzeg lui a donné le titre de "Sawai" ( Un plus un quart ) en reconnaissance du fait qu'il était un homme intellectuellement supérieur. Malgré les difficultés à s'imposer, Jai Singh aurait été le plus brillant des chefs d'État d'Amber (dont les origines remontent au XIIe s.); il fut un véritable homme d'état et un excellent stratège, car il parvient au lendemain de la mort de l'empereur Aurangzeb, en 1707, à unir les

 

Rajpoutes contre les Moghols; mais un fois au pouvoir il montra d'autres qualités qui en font un être absolument singulier et exceptionnel (digne de sa renommée actuelle) : - Un scientifique, mathématicien et astronome, il lut avec passion tous les travaux des astronomes indiens, arabes, grecs et européens; il étudia l'Almageste de Ptolémée, vaste compilation des connaissances astronomiques des Anciens; les Éléments d'Euclide, livre de géométrie; les Principes mathématiques de philosophie naturelle de Newton qu'il fit traduire en sanskrit. Il admirait le travail de l'astronome turc Ulugh Beg, qui avait fait construire à Samarkand, au XVe siècle, un observatoire très perfectionné; il envoya dans le monde des observateurs chargés de lui rapporter les tout derniers instruments astronomiques utilisés en Occident et en Orient au XVIIIe siècle.
- Architecte, il fit bâtir Jaipur, la première cité planifiée d'Inde, modèle historique d'urbanisme, qui reste aujourd'hui le témoignage le plus remarquable de son oeuvre. La fondation de Jaipur selon les règles astrologiques précises débuta en 1727. Jai Singh II fit appel à l'urbaniste Vidyabhar Bhattacharya, érudit et ingénieur de talent. En tenant compte des planètes et des astres, l'urbaniste dessina la ville selon un tracé au cordeau en donnant une structure en damier aux rues à angle droit, tout en délimitant des blocs d'habitation rectangulaires. Neuf secteurs, correspondant aux neuf divisions de l'univers, furent ainsi circonscrits. Inspiré du Shilpa Shastra, un traité d'architecture hindou, Jaipur est entourée de 10 km de remparts percés de dix portes. Le palais du prince occupe deux des rectangles et s'élève sur 7 étages avec de nombreuses cours intérieures. Le plan de l'urbaniste ne laissait rien au hasard. Les avenues principales délimitaient les bazars des boutiques, les quartiers résidentiels où la répartition des classes sociales était très stricte. Et dans Jaipur, il fit construire un de ses observatoires astronomiques. Voici deux commentaires de voyageurs parmi d'autres: "La ville est construite dans un style d'une incroyable splendeur... Je doute qu'il ait existé à l'époque où elle a été construite, des villes comparables en Europe ", Louis Rousselet, célèbre voyageur du XIXe siècle . in " L'Inde des Rajahs ". "Le bon peuple d'Amérique construisit ses villes sur ce modèle (celui de Jaipur), et comme il ne savait rien de Jai Singh, il s'en attribua tout le mérite " Rudyard Kipling , (Bombay 1865- Londres 1936), in " L'Inde au temps des Sahibs "

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LE GNOMONISTE, Vol 9 No 4, décembre 2002, André E. Bouchard, page 3